USL - Réflexion : Les chances de réussite des réformes de la ‘’Rupture’’ par Fidèle Sonon

UNION SOCIALE LIBERALE

Réflexion : Les chances de réussite des réformes de la ‘’Rupture’’ par Fidèle Sonon

23 Mai 2018   

Réflexion : Les chances de réussite des réformes de la ‘’Rupture’’ par Fidèle Sonon

Le cercle vicieux des changements creux au Bénin. Deux ans de gouvernance après, quelle chance pour le régime de la rupture avec ses réformes? (Une contribution de Dr. Fidèle SONON, Consultant en Management des Organisations) 

Depuis 1960 les régimes se succèdent, avec chacun, une ferme volonté de changer l’ancien ordre. Mais c’est plutôt à un immobilisme soutenu que nous assistons jusqu’à nos jours. Depuis avril 2016, nous avons encore un régime qui prône la « rupture », une autre forme de changement qui est axé sur des réformes. Dans un esprit d’accompagner de cet effort de changement qui peine à être une réalité dans notre pays, nous avons essayé de faire un état des lieux du concept avant de dresser les conditions de réussite de celui-ci. Nous osons postuler que pour sortir de l’immobilisme le régime actuel devra : a) axer ses réformes sur les mécanismes d’application effective des dispositions déjà existantes et non sur de nouvelles dispositions, b) opter pour une méthode participative par étapes, tout en adoptant une démarche de gouvernance par l’exemple et enfin  c) implémenter effectivement un mécanisme de suivi, d’évaluation formative et une communication franche sur ses résultats. Nous avons délibérément adopté une approche critique qui contribue à la lecture du bilan des deux ans du gouvernement actuel.

LE DIAGNOSTIC DU CERCLE VICIEUX DES CHANGEMENTS CREUX AU BÉNIN

Depuis l’accession du Bénin à la souveraineté internationale, aucun des régimes qui se sont succédé n’a réussi, au niveau macro-économique, à réaliser un taux de croissance à deux chiffres. Conséquemment, au niveau micro-économique, les conditions de vie des Béninois ne se sont guère améliorées, même si on convient que taux de croissance économique et mieux-être ne sont pas forcément corrélés. A chaque régime son idéologie et son style de gouvernance qui suscitent beaucoup d’espoirs dès les premières années. Mais à chaque époque les espoirs d’un changement positif laissent place à des frustrations et une forte volonté d’en finir avec la classe dirigeante. Dans l’effort de comprendre ce phénomène récurrent, plusieurs chercheurs et analystes politiques ont exploré différentes causes endogènes et exogènes. « Le Bénin est un paradoxe », constate Jean-François Almanza (2015), économiste à l’Agence Française de développement (AFD). « Sa croissance est bonne, mais le taux de pauvreté globale s’aggrave, soit par absence de redistribution, soit à cause des 3,5 % de croissance démographique annuels qui limitent l’amélioration du niveau de vie, soit en raison de la présence d’un secteur informel très important.»[1]. Cependant la littérature existante, à notre connaissance (certes non exhaustive) n’offre aucune étude ou tout au moins une analyse sur le fondement même de ce que prônent ces différents régimes à savoir : « le changement ».

En définitive, la révolution sous le président Mathieu Kérékou est une forme de changement. On se souvient des célèbres slogans de ralliement  en langue fon « Hohoton Mi Gbii » ou « hohoton Vo, Diton Vo » (A bas l’ancien ordre dans une écriture approximative de la langue Fon). Le président Kérékou a ainsi voulu rompre avec le néo-colonialisme et l’impérialisme qu’incarnait la classe politique « portée au pouvoir par le colon ». Cette classe politique aux affaires à l’avènement de l’indépendance, avant la révolution, pensait aussi changer l’ordre colonial.

Le renouveau démocratique du président Nicéphore Soglo est aussi une forme de changement. La conférence nationale et son porteur de projet à l’époque ont voulu rompre avec un régime socialo-communiste aux allures dictatoriales. A la faveur de ce changement, le pays, sans grandes ressources propres, qui était asphyxié par la raréfaction des aides publiques au développement  a commencé par retrouver un souffle nouveau avec beaucoup de financements étrangers. Il y a avait donc une vision de changement même si cela s’appelait « renouveau ».

Après, vint la virgule de dix (10) de Mathieu Kérékou 2, qui n’a eu, de notre point de vue, d’élément nouveau que la perception d’un leader « né de nouveau ». Cette perception « d’homme à la Bible » avait aussi suscité l’espoir d’un changement qualitatif. Mais hélas, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Le peuple a dû aller à la recherche d’un homme providentiel  (Dr. Yayi Boni) qui est venu avec son système baptisé « changement ». Même si le concept de changement a évolué pour devenir plus tard « refondation », c’est toujours le prolongement du « changement » qui voulait se maintenir aux affaires, avec d’ailleurs une farouche opposition du peuple qui a débouché sur le régime de la « rupture ». La « rupture » et/ou du « nouveau départ » du président Patrice Talon est aussi en définitive un changement. Sa politique est d’ailleurs fortement axée sur les réformes, et qui dit réforme dit changement.

Il est donc clair que tous les régimes, depuis l’indépendance de notre pays, ont tenté de faire les choses autrement que leur prédécesseur, dans l’intention d’avoir de meilleurs résultats. Si on convient que tous ces régimes successifs ont prôné le changement, la question est donc de savoir pourquoi aucun n’a réussi? De notre analyse, depuis l’indépendance, l’élite politique qui oriente les choix, est passé de « bouteur-dehors » en « bouteur-dehors » avec la complicité naïve ou consciente du grand peuple. Par exemple, que contient le concept de « Rupture » ou du « Nouveau Départ » et que peut en attendre le peuple? Faute d’une clarté autour de ce concept, les frustrés et les déçus de la « rupture » se comptent déjà par milliers et nous sommes déjà à la quête du « bouteur-dehors » du président Talon. Plusieurs citoyens n’hésitent plus à exprimer leur conviction que seul M. Sébastien Germain Ajavon (président du patronat et président d’honneur du nouveau parti Union Social Libéral)  est capable de bouter le président Talon dehors. Nombre de faux ralliements se font déjà sur cette base séculaire. Sommes-nous donc condamnés à rester dans ce cercle infernal de « bouteur-dehors » ou sommes-nous maintenant prêt à chercher une véritable alternative qui passe par la clarification de ce que nous mettons dans ces concepts qui se résument tous en un seul : « le changement »? Voir Sébastien Ajavon comme le « bouteur-dehors » serait très réducteur de ce que cet homme ambitionne et exprime pour le Bénin. La vraie question devrait être, cette fois-ci, de savoir si Sébastien Ajavon est une alternative crédible (un autre mot qui signifie changement) et que met-il dans son alternative, donc son changement? Si nous ne nous posons pas cette question, nous ne sommes donc pas sortis du cercle infernal de « bouteur- dehors » parce que nous risquons de de commencer à rechercher le « bouteur dehors » de Sébastien Ajavon en avril 2022 au plus tard si ce dernier réussi l’alternance.

COMMENT BRISER AVEC LA CHAINE DE L’IMMOBILISME?

La raison profonde de l’échec de ces changements réside dans l’incapacité des différents régimes à en faire un véritable management. Ils se sont contentés à les prôner et les proclamer. Le changement doit être en effet pensé, conceptualisé, implémenté, suivi, évalué et amélioré, comme un projet en soi. S’il est vrai que le PAG (Programme d’Action du Gouvernement) est un bon outil de planification et de référence, il reste que les changements (les réformes) qu’il porte en son sein, ne sont pas pensés, encore moins manager de la même manière.

Le gouvernement de la rupture a fait de la réforme le socle de sa gouvernance, en particulier la réforme de l’administration publique[2]. Il n’est pas faux de penser que notre administration publique a besoin d’être réformée. Mais quelles réformes pour qui, pour quelles finalités et surtout quelle méthodologie de conduite? Telles sont les questions fondamentales qui devraient inspirer la conception de tout projet de réformes, donc de changement.

Les réformes de la rupture n’auront de chance de réussir qu’à condition:

  • Qu’elles soient axées sur des mécanismes d’application effective des dispositions déjà existantes et non sur de nouvelles dispositions;
  • Que le gouvernement opte pour une méthode participative par étapes, tout en adoptant une démarche de gouvernance par l’exemple;
  • Que le gouvernement implémente effectivement un mécanisme de suivi, d’évaluation formative et de communication franche des résultats.

Pour mieux comprendre ces conditions, essayons d’abord d’expliciter les finalités de toute action publique qui se veut efficace. Nous empruntons les éléments de définition de l’action publique efficace dressés par le ministère français de l’action et des comptes publics, qui de notre point de vue, constituent un ensemble assez inclusif. A chaque fois que nous parlons d’efficacité d’une action publique, comme les réformes en cours, nous devons en effet la voir sous l’aune de :

  • La plus-value de cette action du point de vue des retombées socio-économiques pour le citoyen au regard de ses attentes. Cela veut dire que nous devons répondre aux questions: est-ce que cette action a généré, génère et va-t-elle générer à court terme des emplois, contribue-t-elle à améliorer la santé ou le cadre de vie des populations etc.?
  • La qualité du service rendu à l’usager de l’administration publique. Cette qualité pourrait se mesurer par rapport au taux de satisfaction des usagers;
  • L’efficience de la gestion de l’argent du contribuable. Il y a-t-il dépassement de coût? En somme, à quel prix avons-nous eu de l’efficacité?

Quelles réformes?

En quoi l’échec de la révision constitutionnelle empêche-t-il le gouvernement de la rupture de payer les salaires à bonne date? s’est interrogé le professeur Victor Topanou, à juste titre. Il est allé plus loin en se demandant s’il n’était pas possible de régler les problèmes identifiés par d’autres lois et décrets? Nous sommes de ceux pensent qu’on devrait même aller davantage loin en se demandant si nous avons déjà éprouvé toutes les lois, tous les décrets et autres dispositions existants?

Le changement dont a besoin l’administration publique béninoise est moins dans de nouvelles réformes à travers des lois et décrets que de l’application réelle des textes et dispositions existants. Le mal dont souffre notre pays depuis l’indépendance est sa faible capacité d’exécution. A l’instar du PAG, nous avons déjà eu beaucoup de documents de planification de haute facture. Qui pourrait sérieusement affirmer que le Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP) ou Vision BENIN ALAFIA 2025 sont mal conçus? Mais on conviendra que ce qui fait défaut est notre piètre capacité à exécuter ces documents. En définitive, le changement que nous prônons depuis 1960 doit être maintenant orienté vers des mécanismes qui renforcent la capacité de l’administration publique sur les aspects de la mise en œuvre effective, du suivi et de l’évaluation dans la perspective d’un apprentissage organisationnel. C’est le secret, si on peut l’appeler ainsi, qui nous aidera à sortir de l’immobilisme séculaire. Le PAG risque de devenir un autre DSRP ou Vision BENIN ALAFIA 2025, si nous n’axons pas nos efforts sur son exécution effective. Les réformes devraient donc aller dans le sens de trouver des mécanismes de « coercition douce » pour aller vers la mise en œuvre effective des plans et dispositions diverses. Par exemple, sous prétexte que le parc automobile de l’État coûte trop cher, pourquoi pense-t-on qu’on devrait passer au système de leasing au lieu d’appliquer effectivement les dispositions qui encadrent l’utilisation des voitures de fonction et de service au Bénin? La plus-value du passage au leasing aurait pu être mieux expliquée aux contribuables béninois en faisant une étude comparative indépendante en amont. Et pire, personne (en dehors des initiés) ne connaît quelle forme de leasing le gouvernement utilise. Personne (en dehors des initiés) ne peut avoir accès à un contrat de leasing.   « Le changement est une rupture entre un existant obsolète et un future synonyme de progrès »[3], diront Autissier & Moutot (2013). Avons-nous éprouvé toutes les dispositions existantes avant de chercher à passer à de nouvelles qui vont sûrement restées aussi inappliquées? Les dispositions existantes sont-elles effectivement obsolètes?

Enfin nous devons sortir de l’illusion que les réformes sont une fin en soi, donc des résultats. L’une des plus grandes supercheries actuellement est que les réformes nous sont présentées comme des résultats. Or elles doivent être (et effectivement présentées) comme des moyens pour atteindre des résultats plus tangibles. Présentées comme des résultats, même les réformes les plus pertinentes, sont une mauvaise manière de dépenser l’argent publique. Le plus dur dans les réformes c’est encore leur application effective dans la durée afin de faire d’elles des habitudes, des traditions et à terme des réflexes pour faciliter l’atteinte de résultats qui impactent.

Quelle méthode?

Notre deuxième condition de réussite des réformes évoquée plus haut parle de la méthode participative par étapes et la gouvernance par l’exemple. Si le gouvernement ne communique pas suffisamment sur la nécessité de ses réformes et ne les conduit pas avec méthode, il n’y aura pas adhésion et donc à la phase d’implémentation des résistances de toute forme vont les faire échouer dans la durée. Dans la pratique, les fonctionnaires et autres acteurs joueront d’une inertie volontaire ou inconsciente qui risque de faire échouer les réformes à la phase de mise en œuvre.

Les réformes du président  Talon, comme plusieurs réformes échouées par le passés dans plusieurs pays, présentent le projet comme un moyen de rationalisation des ressources de l’État, donc un moyen de faire de l’économie. Or pour une meilleure adhésion, il aurait fallu axer les résultats sur l’efficacité et l’utilité pour le contribuable béninois. L’approche orientée client ou l’usager de l’administration est considéré et traité comme un véritable client serait une des manières d’embarquer la majorité des Béninois dans le projet de réforme de l’administration. La dématérialisation de l’administration publique par exemple est sans aucun doute une très bonne chose qui pourra à terme réduire le contact des fonctionnaires  avec les usagers et ainsi réduire la corruption. Il est donc évident que cette réforme vise clairement l’utilité. Mais cette même réforme peut créer (et créera certainement) deux autres problèmes qu’il faut anticiper et prendre en charge : a) le problème de manque à gagner pour le fonctionnaire indélicat ou nécessiteux et b) le problème de la célérité et de qualité du service rendu au « client » de l’administration publique.

Pour le premier problème les sceptiques de notre approche diront qu’on ne devrait pas s’occuper de l’état d’âme des fonctionnaires indélicats ou même nécessiteux qui auraient des manques à gagner. Le Chef de l’État disait, en effet, qu’il ferait ses réformes sans état d’âme. On comprend bien qu’il a lâché cette expression devant la représentation nationale pour exprimer sa détermination à lutter contre la corruption. Mais si « sans état d’âme » veut dire faire fi des problèmes collatéraux, ce serait faire montre d’une naïveté ou d’une grave ignorance  par rapport aux enjeux du management publique, et de la conduite du changement en particulier. Ici ou ailleurs, ces genres de réformes créent toujours des résistances qu’il faut savoir négocier avec des alternatives pensées en amont. Pour la pratique de la vertu, il faut un minimum de bien-être. On sait que le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (Smig) au Bénin est de quarante milles (40.000) FCFA et c’est un miracle pour un béninois de vivre avec cette sommes d’argent sans devoir soustraire des ressources qui ne lui appartiennent pas, ou au mieux sans faire d’autres activités génératrices de revenue, en violation des dispositions qui régissent sa fonction. Il est très bon de prendre des décrets ou arrêtés pour interdire l’organisation de séminaires et ateliers en dehors de Cotonou. C’est très facile de démontrer le gain pour l’État en termes de rationalisation des moyens. Mais on est loin de convaincre sur l’efficacité du service publique. On peut arguer que l’économie faite pourra servir à financer d’autres projets plus utiles aux contribuables, mais encore faudrait-il être transparent sur l’économie faite et l’usage qui en est fait. Ce sont des éléments de communication qui participent de l’adhésion dans la phase d’accompagnement pensée en amont.

La dématérialisation de l’administration publique n’est pas automatiquement le corolaire de célérité et de qualité du service rendu. Prenons l’exemple de la délivrance du passeport biométrique. Plusieurs réformes ont été opérées dans ce secteur sans que la satisfaction du client ne soit à la hauteur des attentes. Même si on convient que le système actuel permet de maitriser et de réduire les délivrances frauduleuses, il ne maitrise en rien les dessous de table et les tracasseries pour les usagers que nous appelons délibérément « clients ». S’il y a effectivement dématérialisation de l’administration publique, un père qui a fait son passeport dans le même service et qui a fourni la souche de son acte de naissance ne devra plus fournir la même souche pour l’établissement du passeport de son enfant mineur. S’il y a véritablement dématérialisation le nombre de pièces à fournir par le client pour le renouvellement de son passeport et sa carte d’identité devra être au strict minimum. Par ailleurs, mais toujours dans ce domaine de service publique, on peut bien penser et trouver en amont une alternative tout à fait légale pour  « les manques à gagner » que génèrent les réformes, tout en garantissant la célérité et la qualité du service au « client ».

UN CAS CONCRET D’ALTERNATIVE LÉGALE

Le directeur du passeport décide avec l’accord de sa hiérarchie d’instituer quatre types de traitements pour le client :

  1. a) Traitement normal (10 jours ouvrables)= 30.000 FCFA
  2. b) Traitement rapide (5 jours ouvrables) = 40.000 FCFA
  3. c) Traitement urgent (2 jours ouvrables) = 45.000 FCFA
  4. d) Traitement Instantané (10h de temps avec des conditions de recevabilité)= 60.000 FCFA

Dans ce système le directeur institue des primes de rendement qui impliquent que des agents fassent des heures de travail supplémentaires encadrées. A partir du traitement rapide un pourcentage bien fixé va au fonctionnaire et le reste va dans la caisse de l’État.

 

Il n’y a rien d’illégale à un système pareil et tout le monde s’en sort content. L’État engrange plus de ressources, les clients ont la célérité et la qualité sans être grugés et le fonctionnaire s’en sort aussi avec un plus à la fin du mois. On peut penser des systèmes similaires et plus affinés que ce mécanisme qui n’est qu’un exemple, mais qui marche.

En somme, dans notre contexte, il faut prendre la question des réformes de manière holistique pour assurer, à chaque fois, une alternative légale aux avantages coupés, qu’ils soient bien ou mal acquis. C’est pour cela que nous sommes totalement d’avis avec Crozier (1979)[4] qui estime qu’on ne change pas la société par décret.

Dans la méthode, il faut aussi aller par étapes. A bien observer les pratiques, le président Talon s’inspire beaucoup de certaines théories du New Public Management (Nouveau Management Publique) qui préconisent le passage rapide et ‘en force’ de certaines réformes pour leur donner plus de chance. Trosa (2012)  estime à ce sujet qu’il est vrai que quand les temporalités de la modernisation sont trop diluées, les résistances de toutes sortes ont la capacité de renforcer leur action et ainsi le pouvoir d’annuler les changements nécessaires. Mais cette approche porte en elle-même les germes de son échec, nous prévient la même auteure. Une approche inclusive ne signifie pas nécessairement la recherche absolue de consensus avant d’enclencher une réforme. Le PAG lui-même parle sous l’axe 2 de « l’instauration d’un cadre solide de gouvernance participative » P37. Cela veut dire qu’en théorie, le gouvernement reconnaît la nécessité de l’adhésion comme gage de la réussite de ses réformes. Mais pourquoi alors l’incohérence du passage en force? On ne parlera jamais assez de la casse des commerces de proximité sous prétexte d’offrir aux Béninois des villes propres. Il est inadmissible de casser en premier lieu le commerce des citoyens et de penser à les recaser après. Lorsqu’on est dans une économie constituée essentiellement d’entreprises (au sens large du terme) informelles, c’est une mauvaise méthode de procéder ainsi. On devrait dans un premier temps identifier les nouveaux endroits qui accueilleront les commerces avant de casser les locaux. Mais mieux, on pourrait aller par étapes en assurant d’abord la libération de tous les trottoirs et ensuite instituer des normes à respecter par les tenants de ces commerces. Ainsi, l’État aurait fait faire l’embellissement des villes par le privé et non devoir investir ses maigres ressources pour casser et reconstruire. En procédant ainsi on casserait seulement les locaux des citoyens indélicats qui ne respecteraient pas les nouvelles normes. Cotonou n’est pas, malheureusement, devenu plus propre aujourd’hui à la hauteur des attentes des casses. Plusieurs endroits libérés n’ont pas pu être aménagés par l’État et constituent des dépotoirs. Un gouvernement qui a promis créer 500.000 emplois en 5 ans, ne devrait pas commencer à en détruire des milliers pour devoir en créer de nouvelles, mais il préserve par tous les moyens le peu qui existe.

Enfin la dernière composante de cette deuxième condition est la démarche de gouvernance par l’exemple. La réussite d’un projet d’assainissement des finances publiques par exemple dépend énormément de la qualité du porteur de projet. Les réformes sont en général douloureuses et demandent parfois une période de sacrifice. C’est sans doute pour cette raison que le Chef de l’État a demandé aux citoyens de se serrer la ceinture. Mais le Chef a manqué de donner l’exemple à l’entame de sa gouvernance. Il s’est d’abord servi la sauce de la casserole  où, à ses propres dires, il n’y avait plus assez de sauce pour la famille. Il a fait payer au premier conseil des ministres l’argent que l’État devrait à ses anciennes sociétés (ancienne selon une simulation juridique de changement de propriété). Ce faisant, le chef donne l’impression que la sauce allait finir et qu’il était impérieux qu’il se serve vite en premier. Manifestement, cette attitude n’est pas un exemple de sacrifice. On se souvient que personne n’a parlé de conflit d’intérêt lorsque le président Nicéphore Soglo a décidé de subventionné ou détaxé l’importation des motocyclettes neuves en réponse à la question de pollution environnementale. Mais pourquoi critique-t-on aujourd’hui la détaxe sur les camions neufs? C’est bien parce que tout le monde sait que ce n’est que par simulation juridique que le port sec d’Allada n’appartient plus au Chef de l’État et que, dans la réalité, il en demeure le propriétaire. Si un monsieur comme Sébastien Ajavon (homme d’affaire dans le domaine de l’agroalimentaire) vient au pouvoir et, même pour des raisons objectives, décide d’une détaxe sur les produits agroalimentaires comme le poisson, le gésier et autres, il doit s’attendre à subir la foudre des critiques.  Il a beau ne plus être le propriétaire légal de Cajaf Comon, le contribuable béninois est en droit de penser que cette décision est prise pour favoriser ses anciennes et futures entreprises. Mais si par contre, il fait une détaxe sur les manuels scolaires, personne ne doutera de sa bonne foi. L’éthique, en politique, devrait être un rempart contre la jouissance de certains droits.

On peut aussi évoquer l’irrespect des décisions de la cour constitutionnelle par le président de la république alors qu’il souhaite le respect des dispositions légales qui encadrent ses réformes. Le PAG en son pilier 1, axe 2 dit vouloir renforcer les institutions de contrepouvoir dont la cour constitutionnelle, la haute cour de justice et l’indépendance de la justice.  Or, le même gouvernement ne respecte pas les décisions de la cour constitutionnelle et tente de l’asphyxier en la privant de ressources humaines. Le magistrat Simplice DATO démissionnaire de la cour qui est supposé être remplacé par le président de la république ne l’est pas encore jusqu’à date. Des rumeurs faisant état d’un dépassement de consommation budgétaire ont dû faire sortir la même cour de ses gongs pour prouver qu’elle n’est qu’à environ 7% de réalisé. Quand on veut vraiment promouvoir l’indépendance de la justice, on ne tente pas de toucher à l’inamovibilité des juges de siège, sachant que le parquet est déjà sous ordre du ministère de la justice qui dépend du président de la république. Tout ceci ne donne pas l’impression de gouverner par l’exemple et peut contribuer à compliquer l’adhésion aux réformes du régime actuel, et donc à les plomber. Et si cela advenait, comme on le craint, le gouvernement aura gaspillé l’argent du contribuable.

Un système de suivi et d’évaluation

Au de la de la méthode il faut non seulement un système robuste de suivi et dévaluation, mais aussi une volonté politique forte qui impulse une véritable transparence autour des résultats des différentes évaluations. Enfin, il faut procéder à des ajustements sans complexe pour assurer une feuille de route réaliste et réalisable. Dans le document du PAG il est prévu un ensemble de structures de suivi de la mise en œuvre du programme : il s’agit notamment du Conseil des Ministres en tête puis le Comité de Suivi des Projets Phares (CSPP), le Comité de Suivi et d’Évaluation (CSE), les Comités Sectoriels de Suivi (CSS). Sauf qu’aucune de ses structures, qui sont toutes sous l’emprise du Chef de l’État, ne publie aucun rapport officiel de suivi et d’évaluation formative pour permettre un véritable contrôle citoyen de l’action publique. Il y a comme une opacité autour des données qui peuvent rassurer. Par exemple, le portail du gouvernement ne dispose (à notre connaissance et à date) d’aucune rubrique où le citoyen peut trouver la réponse aux questions suivantes, deux ans après la prise de fonction :

  • Quelles sont les études finalisées?
  • Quelles sont les conclusions de ces études?
  • Qui les a faites?
  • Comment a-t-on sélectionné les cabinets qui ont exécuté ces études?
  • Combien le gouvernement a-t-il pu mobiliser de ressources pour les 45 projets phares du PAG (part du gouvernement et part du privé)?
  • Combien en termes de dettes a-t-on contracté, à quel taux et à quelle échéance?
  • Combien ces études ont-elles coûté?

A cette étape, malheureusement ce ne sont que les questions les plus pertinentes que nous pouvons poser parce qu’en majorité les 45 projets phares du PAG sont faits d’études les deux premières années et par endroit une partie de la troisième année. Le PAG n’est pas conçu pour qu’en avril 2018 nous voyons des réalisations concrètes. Que les citoyens qui parlent de réalisations concrètes prennent leur mal en patience. Cependant, le gouvernement peut et doit rendre disponibles les données nécessaires sur les études faites. Mais, sauf paresse intellectuelle de notre part, nous n’avons vu aucune publication y relative. Or, le gouvernement nous parle de « smart gouv » comme réforme. Si le « smart gouv. » ne permet pas aux contribuables de savoir davantage et de façon plus rapide comment leur argent est dépensé, le « smart gouv » est une supercherie.

[1] Jean-François Almanza (2015), in Jeune Afrique Economie et Finance du 9 avril 2015

[2] Programme d’Action du Gouvernement 2016-2021, Axe 2 : Amélioration de la gouvernance, P37

[3] David Autissier et Jean Michel Moutot (2013), Méthode de conduite du changement. Diagnostic, accompagnement, pilotage, Dunod, Paris, 3ème édition

[4] Michel CROZIER, « On ne change pas la société par décret », Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 1979, Pages 298

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